"Ida" a remporté l'Oscar du Meilleur film en langue étrangère !

du 23 février au 1 mars 2015

"Ida" a remporté l'Oscar du Meilleur film en langue étrangère. Il était également nommé pour le César du Meilleur film étranger, remporté par "Mommy" de Xavier Dolan.

"Pawlikowski en état de grâce".

Qui peut se targuer de connaître sur le bout des doigts l'oeuvre de Pawel Pawlikowski, Britannique d'origine polonaise et grand serin aux allures de rock star ? Pas grand monde, il faut bien l'avouer. Si les Anglais le considèrent comme un maître du documentaire, les Français, eux, ne savent pas très bien où ranger ce type inclassable qui les avaient éblouis avec "My Summer of Love" (2004), récit d'une initiation amoureuse entre deux jeunes filles, et déconcertés avec "la Femme du Vème" (2011), dérive d'un héros défait dans un Paris fantastique et blafard. "Ce dernier film a surgi de ce que je vivais à l'époque", raconte Pawel Pawlikowski. "Je me trouvais à Paris sans trop savoir pourquoi et j'étais au fond du trou." Il règle depuis toujours ses douleurs et ses interrogations à l'écran comme on cherche à combattre les souffrances infligées par un membre fantôme.

L'art du silence

Ce membre fantôme s'appelle Varsovie, ville quittée à l'âge de 14 ans pour suivre ses parents à Londres. Les documentaires de Pawlikowski se déchiffrent comme des explorations de ce qu'il serait devenu en restant à l'Est. "Ida", qui signe son grand retour aux affaires, s'ancre dans la Pologne de 1962, entre rideau de fer et vent de liberté pop-rock. "Dans les années 1960, on avait coutume de dire que la Pologne figurait la baraque la plus drôle du bloc communiste", se souvient le cinéaste. "Quelque chose de très cool et de très stylé flottait dans l'air. J'avais envie de ressusciter le pays de mon enfance en y mêlant un bordel d'influences. J'ai passé pas mal de temps à les distiller pour tenter d'en extraire une seule et unique essence : la simplicité."

Ida, jeune novice, peint et porte un Christ, le grand amour de sa vie. Elle doit prononcer ses voeux, mais cherche d'abord à découvrir ce qui est advenu à sa famille disparue pendant la Seconde guerre mondiale. Sa tante Wanda, procureur communiste, portée sur la clope et l'alcool, l'accompagne dans sa quête. Wanda commence par révéler à Ida qu'elle est née Liebenstein, donc juive. La suite mérite le déplacement en salles. "Je voulais confronter la question de la religion en Pologne, une foi tribale, très éloignée de la transcendance aux crimes du IIIe Reich et à l'oppression communiste", analyse Pawel Pawlikowski. "Ida n'a rien d'un personnage moyen. Dotée d'une sensibilité religieuse très rare, elle n'a pas besoin d'un monde dans lequel elle entrera pourtant afin d'exhumer la vérité. Elle me rend jaloux, moi, je me sais beaucoup plus proche de Wanda."

Wanda possède l'humour de sa mère, catholique et mouton noir de la famille. Son père, juif polonais, a perdu la sienne à Auschwitz.

Fan de Nuri Bilge Ceylan, Pawel Pawlikowski pense son film en noir et blanc comme un album de photos (il utilise le format 4/3), rétrécit les cadres, bazarde les plans trop esthétiques. Il préfère aussi le silence aux dialogues. Utilise une seule source de lumière. Et décale ses personnages dans le plan. "Certains critiques américains ont jugé que l'espace ainsi dégagé représentait les morts, pourquoi pas ?", dit-il. "La majorité des films m'ennuie, je connais tous les 'trucs' et j'ai voulu concevoir 'Ida' comme de l'anti-cinéma. Proscrire le mouvement, chercher le fragment." Proche de la grâce austère de Bresson, mais aussi du Milos Forman des "Amours d'une blonde", le film doit beaucoup à ses interprètes.

Un lourd passé

Pawlikowski a jadis croisé le modèle de Wanda. "Comme toute une génération d'intellectuels, cette femme, plus fanatique que corrompue, avait envoyé pas mal de condamnés à la potence. Le communisme, qui fait encore sens pour certains, conduit à de tels désastres." Il a repéré Agata Trzebuchowska, insondable Ida, grâce à une de ses consoeurs, Malgorzata Szumowska ("Elles"). "Elle possédait un visage tout sauf passif", observe Pawlikowski, "on sentait qu'elle pensait tout le temps. Très engagée dans les manifs féministes de gauche, elle m'a tout de suite assené qu'elle était athée. Elle me rappelait cette phrase de Sartre dans 'les Mots' : 'On n'invite jamais d'athées parce qu'ils parlent toujours de Dieu.'" Le film, qui pousse à solder ses comptes avec le passé, fait déjà débat en Pologne. "Entrer dans le champ de l'Histoire, c'est prendre des coups", balaie Pawlikowski. Il y est prêt.

Sophie Grassin

13 février 2014

L'OBS

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