La photographie en Pologne communiste : un esprit surréaliste ?

du 28 octobre au 4 décembre 2010
dans le cadre de Mois de la photo
Galerie Baudoin Lebon

Même si l’on trouve, parmi les œuvres des artistes polonais de l’entre-deux-guerres (1) , des correspondances avec les stratégies et les sujets chers à Breton et ses amis, le surréalisme n’a pour autant jamais fait l’objet d’un programme artistique concret au sein de la scène nationale. Il n’y a pas eu en Pologne, comme cela fut le cas à Prague au début des années 1930 , de rapprochements entre les artistes, pour qui le surréalisme a pu constituer une source d’inspiration, et Breton ou d’autres créateurs acquis à la cause. Cette présence diffuse du surréalisme au sein de la production artistique polonaise des années 1920-1930 (2) semble relever d’un phénomène naturel, compte tenu du rayonnement dont le mouvement bénéficiait alors sur la scène internationale de Paris à Tokyo, en passant par Bruxelles et Prague notamment. En revanche, l’actualité du surréalisme dans le circuit national des idées au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, puis surtout au cours des décennies suivantes peut surprendre et demande à être précisée.

Elle peut surprendre à plusieurs titres : tout d’abord, en raison de la passation de pouvoir, qui s’opère sur le devant de la scène après 1945, entre le mouvement surréaliste et de nouveaux courants ou autres groupes créateurs, cherchant à rompre avec lui ou à le dépasser, tels que l’abstraction lyrique et les diverses composantes de l’art informel ou le groupe CoBrA, le Lettrisme… D’autre part et surtout, elle peut étonner en raison de la situation politique particulière que rencontre la Pologne au sortir de la guerre, avec l’arrivée au pouvoir des communistes, dont le travail d’endoctrinement, de mise en captivité des consciences, grève sérieusement la poursuite du projet fondateur du surréalisme, à savoir l’exploration du « fonctionnement réel de la pensée ».

Malgré cela, on peut toutefois remarquer, dans le champ des arts plastiques et de façon plus sensible encore dans celui de la création photographique polonais, une résurgence sporadique des problématiques et des moyens visuels initiés par Breton et les membres de son cercle. Bien que centralisatrice et interventionniste, tout au long de l’ère communiste, l’attitude contraignante de l’Etat en matière culturelle a néanmoins pris des formes et des degrés différents, au gré des inflexions politiques qui ont jalonné l’histoire du pays. C’est précisément à la faveur des crises institutionnelles, ou des changements d’orientation du Parti, que l’on voit apparaître à plusieurs reprises la poétique surréaliste au cœur des pratiques des artistes polonais. Dans cette perspective, il n’est pas indifférent de noter que les photographies, réalisées par Zbigniew Dłubak dans les années 1947-1948, voient le jour peu avant que les nouveaux dirigeants communistes ne s’emparent totalement des rênes du pouvoir et n’imposent la terreur stalinienne ; que celles de Jerzy Lewczyński et de Marek Piasecki sont contemporaines du grand mouvement de réforme, qui anime la société polonaise lors du dégel politique de la seconde moitié des années 1950 et laisse espérer pendant un temps qu’une démocratisation du communisme sera possible; que celles de Zofia Rydet, effectuées tout au long des années 1970, ont pour toile de fond la grave crise économique mais aussi morale générées par un Etat, qui n’est plus capable d’assurer les conditions matérielles d’existence de la population à sa charge, et dont la faillite contribuera au déclenchement des premières grèves ouvrières et à la création de l’union syndicale Solidarność en 1980.

Ces précisions ne doivent toutefois pas nous faire perdre de vue que les œuvres présentées ici, - si elles sont nées d’un dialogue fécond avec les acquis du surréalisme, sans doute même en raison de ce dialogue -, constituent en quelque sorte par définition des témoignages d’une résistance à l’oppression des dogmes communistes. Pour savoir si en Pologne quelque chose comme la photographie surréaliste a existé, on pourrait ne s’en tenir qu’à dresser une liste des motifs (objets du quotidien, masques, mannequins, graffitis…), des techniques (macrophotographies, solarisations, photomontages…), des modes opératoires (flâneries, mises en scène, réappropriations d’images…), ou enfin des thèmes (rêve, modèle intérieur, hasard objectif, érotisme…), c’est-à-dire une liste de tous ces élément qui forment le répertoire de la poétique de la plus célèbre des avant-gardes du XXe siècle. Mais une telle approche serait incomplète et ne tiendrait pas compte de ce qui anima essentiellement le mouvement surréaliste, à savoir le sens de la justice refusant tout alibi, la volonté de vérité inaltérée, une attitude morale gardant à distance toute compromission, bref l’esprit même. Une telle chose a-t-elle existé en Pologne ? Dans un message des écrivains et artistes surréalistes adressé aux intellectuels polonais en 1959, Breton semble avoir lui-même répondu : « Ce qui paraissait à jamais hors de question, ce qui demeure hors d’espoir dans nos démocraties bourgeoises, vous l’avez accompli et vous restez en posture de l’accomplir à nouveau ; en 1956, le pouvoir a hésité puis a reculé devant l’esprit, devant votre esprit. Vous avez affronté la réalité de l’esprit à la réalité du pouvoir ; ici, nous n’en affrontons que les mots. […] C’est pourquoi vous n’avez de leçons à recevoir de nulle part, aujourd’hui surtout pas de France. » (3)

(1) Pour cette période, on peut citer quelques exemples d’artistes dont les activités ont pris appui, à un moment ou une autre de leurs parcours, sur les méthodes et les thèmes surréalistes, comme Janusz Maria Brzeski ou Kazimierz Podsadecki dans le domaine du photomontage, Stefan et Franziska Themerson dans celui du film expérimental ou encore le groupe Artes - fondé à Lwów au tournant des années 1930 – dans ceux de la peinture et de la photographie.

(2) L’article de Paul Demetz, « The Spread of Surrealism », in Matthew S. Witkowsky (ed.), Foto. Modernity in Central Europe, 1918-1945, London, Thames & Hudson, 2007, p. 117-139, offre une vision d’ensemble sur la diffusion des idées surréalistes en Europe centrale et une analyse détaillée des relations entre les artistes tchèques et Breton.

(3) Précisons que des fragments de ce message ont été publiés dans Plastyka, le supplément de Zycie Lyterackie, n°30 (392), 26 juillet 1959. Le message a été également radiodiffusé dans son intégralité sur les ondes de Radio Varsovie. Pour une lecture complète de ce message, voir le site de l’Association Atelier André Breton : http://www.andrebreton.fr/fr/item/?GCOI=56600100439220#.

(extrait du texte du catalogue)

Cette exposition est une proposition hors les murs de l’Institut polonais de Paris, accueillie à la galerie Baudoin-Lebon et réalisée en collaboration avec la galerie Asymetria et de la Fondation Archéologie de la Photographie de Varsovie.

Commissaires de l’exposition : Patrick Komorowski et Rafał Lewandowski.

Entrée libre.

Galerie Baudoin Lebon

38 rue Sainte Croix de la Bretonnerie
75004 Paris
info@baudoin-lebon.com

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