Individualités polonaises

du 19 novembre au 27 novembre 2010
Portfolio de Krzysztof Gierałtowski
Bibliothèque Polonaise de Paris

Uomini Famosi de Krzysztof Gierałtowski

Le besoin de fixer les effigies des gens célèbres remonte aux temps le plus reculés de notre civilisation méditerranéenne. Les sculpteurs antiques les plus éminents créaient des séries de portraits des hommes d'État remarquables, écrivains ou historiographes. Plus tard, les galeries sculpturales ou picturales des gens célèbres ont été rénovées par la pensée humaniste à l'époque de la Renaissance, au cours du siècle des Lumières ainsi que tout au long du XIXe siècle, imprégné d'historisme. Dans les séries de portraits, dénommées souvent galeries portant le nom de virii illustre ou uomini famosi, cohabitaient des personnalités vivant dans les temps anciens et ceux contemporains que l'on distinguait de la sorte comme autant de gens dignes d'admiration et de gloire.

Le culte des gens célèbres résultait toujours de la reconnaissance de l'individualité des gens exceptionnelles, du besoin de publier leur gloire supratemporelle et aussi de la foi en la renaissance des vertus et des talents dans les générations futures de l'humanité. L'idéal humaniste de vouer un culte aux « gens célèbres » est largement repris par l'art du vingtième siècle qui l'associait bien souvent, de même qu'on le faisait au siècle des Lumières, avec une autre idée, tout aussi antique dans sa genèse, celle de rencontres des gens célèbres sur les Champs Élysées.

Le XXe siècle, en conservant l'idée, profondément humaniste, de fixation – par le biais des moyens artistiques – des effigies des gens célèbres, conformément aux canons artistiques admis et aux possibilités technologiques procède au réaménagement du topos antique.

La photographie-portrait a commencé à prendre la place de la peinture portraiturante. Nous pouvons nous en assurer en consultant les archives – abondamment conservées – des maîtres de la photographie du déclin des XIXe et du XXe siècles. C'est la photographie qui doit fixer la mémoire des gens

en présentant aux générations futures leurs effigies. La ressemblance, c'est-à-dire la fidélité dans la présentation de leurs traits, qui a été l'un des critères les plus importants de l'appréciation du niveau de la peinture portraiturante a trouvé dans la photographie la façon la plus remarquable de se réaliser. Cependant, pour la photographie-portrait contemporaine, le critère de la ressemblance s'avère insuffisant pour évaluer le portrait créé par le photographe. La capacité de l'artiste à rendre la complexité du caractère de la personne portraiturée – appréciée non seulement sur la base de l'expression du visage ou des mains du modèle, mais aussi du choix de la pose, de la tonalité des valeurs, de la restitution des relations de la personne portraiturée avec ce qui l'entoure – devient une mission artistique autrement plus importante.

Je suis certain que toutes les difficultés et complexités auxquelles le photographe portraitiste doit faire face ressemblent à celles qui, il y a deux cents ans, ont été remarquablement décrites, s'agissant de la peinture, par William Hazlitt (1778-1830), écrivain, essayiste et critique anglais dans son essai On a Portrait of an English Lady by Vandyck : « Le visage humain n'a rien de constant, d'homogène, comme le suggèrent les personnes vulgaires, ni demeure toujours le même. Il embrasse des formes innombrables... Jamais, on ne saurait, de façon simplifiée, communiquer tout ce que tu perçois dans ce mélange d'impressions successives, intolérables, contradictoires… Le portrait doit rendre compte de tout cela, et ceci dans le sens spirituel (comme celui littéral), déconfusionner et te guider à travers le dédale de muscles et de traits changeants. Tu dois sentir ce que cela veut dire et t'immerger dans l'âme cachée… La peinture portraiturante consiste donc à peindre de mémoire, et ceci à peindre un caractère que l'on s'imagine, avec (située) devant nous la personne portraiturée, pour assister notre mémoire et notre intelligence » [cit. d'après The Dictionary of Art, vol. 25, New York 1996, p. 283, entrée : Portraiture (L.Campbell)].

La capacité de l'artiste photographe à s'immerger dans l'âme cachée du modèle décide indubitablement de l'extraordinaire puissance créative des portraits de Krzysztof Gierałtowski, qui – enrichi d'expériences de l'art des XIXe et XXe siècles – caractérisera ainsi son attitude à l'égard de l'art du portrait :

« Chacun a des yeux, une bouche et un nez, mais ce n'est que la grimace fixée, une flamme dans l'œil, la structure du visage ou la présence d'un objet magique, croisées avec l'angle du regard de la caméra, la perspective d'objectif, le cadre, la lumière et la couleur qui permettent de créer un portrait subjectif. Ce dernier ne revendique pas la vérité objective, il est plutôt une impression d'auteur d'un photographe engagé. Le conflit concernant l'essence du portrait, la mesure dans laquelle y est présent l'auteur et le modèle, en est un des majeurs ».

Le Portfolio des portraits des uomini famosi de Krzysztof Gierałtowski en compte 44 hommes de culture, comédiens, écrivains, peintres, metteurs en scène, musiciens y occupent une place d'honneur. Il n'y a que trois hommes d'État et hommes politiques, mais de taille, comme Jean Paul II, Lech Wałęsa et Tadeusz Mazowiecki. La majeure partie de ces portraits ont été réalisés dans les années soixante-dix et quatre-vingts du siècle passé. Aussi la majorité des Polonais éminents portraiturés par Gierałtowski sont-ils déjà disparus et poursuivent leurs disputes sur les Champs-Élysées - ce lieu extra-terrestre et mythique de commerce des gens célèbres.

Le choix de ces personnalités a été effectué par l'artiste lui-même, tout comme le faisaient, il y a des siècles, les créateurs des galeries des gens célèbres. La tâche a été ardue, il suffit – à preuve – de feuilleter par exemple les notes de notre dernier monarque, le roi Stanislas Auguste, lorsqu'il créait sa galerie des Polonais méritants dans la Salle nationale, dénommée plus tard Salle des Chevaliers, au Palais Royal de Varsovie. Le roi biffait les noms des candidats au Panthéon national, ajoutait, rebiffait pour en choisir définitivement trente deux d'entre environ cinquante entrant en ligne de compte.

À choisir définitivement les 44 portraits susmentionnés, Krzysztof Gierałtowski devait sans doute avoir le même dilemme à trancher. Le roi se rendait compte de la responsabilité de son choix, car la suite des personnalités choisies par lui, de par leur exposition publique, devenait un recueil de modèles personnels considérés par la société comme autant de points de référence. De nos temps, le rôle de monarque est rempli directement par l'artiste. C'est lui qui, de par son choix – et, grâce à la technologie d'aujourd'hui, donnant la possibilité d'une publication bien plus large qu'autrefois – indique les modèles individuels dignes particulièrement d'être recommandés et fixés.

Qu'ont-elles en commun – mis à part leur indubitable renom – ces personnalités choisies par Krzysztof Gierałtowski ?

Il me semble que ce dénominateur commun artistique, c'est bel et bien la passion de Gierałtowski de dévoiler les sentiments le plus cachés, désirs voire rêves des personnages choisis par lui. L'artiste ne révèle pas toutefois les critères de choix de la photographie retenue pour son Portfolio. Il commente par contre l'événement même de la rencontre artistique, décrit l'atmosphère qu'il a trouvée ou cherchée sans la trouver.

Il est fascinant de voir le brio avec lequel Krzysztof Gierałtowski procède au choix du langage de son expression artistique. Je subodore que chacune des personnes choisies par lui pour être photographiées, au moment où la rencontre photographique a définitivement lieu, devait non seulement l'inspirer, mais aussi le provoquer, peut-être par son comportement, un geste, conscient ou non, parfois une parole peut-être, et peut-être encore sa façon de réagir à un événement raconté. C'est avec passion que l'artiste mettait à profit une telle situation. Souvent, il préparait pourtant la mise en scène et « conduisait son acteur », provoquait son modèle. Dans ce sens, nous pouvons parler d'une dramatisation à dessein de ces spectacles photographiques. Le plus souvent, pour trouver une forme vigoureuse, expressive de rendre hommage, d'exprimer son admiration ou « seulement » son engouement pour la personne photographiée et, souvent, rien que pour jouir d'avoir su créer une situation artistique idoine, permettant de pénétrer le tréfonds du psychisme du modèle. De par le choix de moyens formels, ceux techniques, le choix d'accessoires ou bien par le biais d'un spectacle mis en scène spontanément, Giera³towski essaie de créer des « conditions scéniques » où il serait possible de saisir, à l'aide d'une prise de vue photographique, des phénomènes immatériels, donc de photographier le temps perdu, l'angoisse, la tristesse, l'attente ou le désarroi. En portraiturant la comédienne Kalina Jędrusik, il photographie la vie en excitation, tellement caractéristique de cette artiste. En photographiant, à son tour, un éminent économiste, Edward Lipiński, il s'efforçait de nous transmettre l'état du personnage qui ne voit pas de sortie de l'embroglio de la situation polonaise. Il saisit avec la caméra les états psychiques de la personne photographiée – s'immerge dans l'âme du modèle. Dans ses recherches, il trouve souvent sa source d'inspiration dans la peinture : italienne, polonaise, ancienne, contemporaine.

En commentant ses portraits, Krzysztof Gierałtowski exprime aussi ses langueurs, recherches et désarrois artistiques. Il en parle dans l'admirable commentaire dont il dote le portrait de Jerzy Grzegorzewski, metteur en scène de théâtre, en reconnaissant que la poursuite d'une langueur irréalisée est pour le portraitiste fascinante.

Je n'ai l'ombre d'un doute que les rencontres artistiques de Krzysztof Gierałtowski avec ses modèles ont été, pour les deux parties – aussi bien pour l'artiste que pour ses modèles – autant d'aventures intellectuelles fascinantes ce dont témoigne, entre autres, l'idée, notée par le photographe au cours de la session photographique avec Witold Lutosławski, au mois de janvier 1977, que le compositeur a exprimée :

Les artistes commettent une erreur morale essentielle, en considérant un don de la nature comme leur propriété. Or moi, je le considère comme un privilège et en même temps un dur devoir. Ce devoir m'oblige personnellement, ainsi que chaque artiste honnête, à parvenir à l'expression la plus loyale et la plus honnête de la vérité intérieure qui existe en chaque artiste. Qu'est-ce à dire ? Cela veut dire à la création d'un art que l'on considère soi-même comme le meilleur, sans se fier aux goûts ou aux besoins de qui que ce soit d'autre.

Je suis persuadé que l'idée de Witold Lutosławski correspond tout à fait à l'attitude créative de Krzysztof Gierałtowski.

Krzysztof Gierałtowski est l'un des plus éminents portraitistes contemporains. Il a créé plusieurs milliers de portraits des intellectuels polonais. Il a présenté ses travaux à de nombreuses expositions, dans les galeries et les musées les plus importants de l'Europe. De dizaines de livres ont été publiés présentant

ses portraits. Il a inspiré de nombreux ouvrages et commentaires concernant sa création, dus à de remarquables historiens de l'art, critiques et écrivains.

L'un d'entre eux, c'est Ryszard Kapuściński, écrivain qui a caractérisé Gierałtowski d'une manière exceptionnellement perspicace en disant que :

C'est un éminent portraitiste des Polonais illustres. L'un des rares en Pologne, et aussi l'un des rares dans le monde, à se consacrer au portrait d'une manière tellement consciente et conséquente. L'homme est sa passion exclusive. Non pas par rapport à d'autres, mais par rapport à lui-même, intéressant et important en soi. Traité ainsi, délimité de la sorte, cet homme particulier remplit tout le cadre.

Les portraits de cet album que vous tenez entre vos mains, pièce de musée dénommée « Individualités polonaises », constituent un recueil exceptionnel d'œuvres de l'art photographique.

Ce Portfolio est l'hommage de l'auteur à l'égard de l'élite de la nation polonaise.

Professeur Andrzej Rottermund

Directeur du Château royal de Varsovie

Exposition ouverte du 19 au 27 novembre 2010

Du mardi au vendredi de 14h à 18h

Le samedi de 10h à 13h et de 14h à 17h

L'exposition est organisée à l'occasion de Paris Photo qui met l'Europe Centrale à l'honneur cette année

Bibliothèque Polonaise de Paris

6, quai d’Orléans – 75004 Paris
http://www.bibliotheque-polonaise-paris-shlp.fr/

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